Jeux funestes

La Pierre Jayant.. lieu de culte dans "Tomcat"

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Les trente premières pages et Où le trouver ? ( copyright Josie Hack)

RENCONTRE AVEC TOMCAT

 

 

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RENCONTRE AVEC TOMCAT

 

 

 

 

 

  Lorsqu’on est seul, chômeur, sans le sou, la vie apparaît bien cruelle. Tel était le triste sort de Thierry, depuis environ deux mois. Auparavant, il était simplement accablé par les complexes que lui inspiraient son apparence physique, mais suite à une réduction du personnel, le magasin de bricolage clermontois qui l’employait avait décidé de se débarrasser du plus volumineux de ses collaborateurs. A l’époque, hélas trop courte, où il s’affairait dans son rayon peinture-tapisserie et que la journée s’égrenait  doucement, son sort lui semblait acceptable. Son chef de rayon, le vieux Roger, aussi solitaire que lui-même dans l’existence, le considérait presque comme un fils, ce qui était rassurant pour lui. Car, il avait constamment besoin qu’on lui remonte le moral.

Thierry n’arrivait pas à accepter son image, son ventre flasque, ses énormes cuisses et bras, son double menton…. une vue éprouvante ! Et le regard des autres lui était également insupportable, il en était devenu hyper susceptible. Un jour, la caissière, Marion, avait cru bon de lui proposer un régime à base de soupe aux choux, en ajoutant de sa voix nasillarde :

- A moins que tu n’aies peur que ça te fasse ballonner le ventre encore.

  Le lendemain, il lui était impossible de se montrer à son travail, il se sentait physiquement malade. Heureusement, Roger était intervenu pour lui remettre les idées en place et demander à Marion de s’excuser de sa remarque maladroite. Aucun incident de ce genre ne s’était reproduit, la vie avait repris son train-train tranquille… jusqu’au jour du licenciement.

 Thierry vivait pratiquement en reclus depuis cette annonce, sortant uniquement à des fins de ravitaillement. La  bouffe et le net étaient devenus ses seuls intérêts dans la vie.

Ainsi, en ce matin d’automne gris et déprimant, Thierry se dirigea sans détour de son lit vers son ordinateur, posa ses amuse-gueules sur la table: chips, coca, barre chocolatées et se connecta à son réseau social. Il avait déjà accumulé cent-quatre-vingt-quinze amis, ou plutôt des inconnus à qui l’on donnait le titre « ami ». Son unique lien avec eux était le scrabble en ligne, la partie terminée, ils ne se souciaient nullement de son sort.

  Il commençait à devenir champion à ce jeu et depuis une semaine un adversaire de taille avait mis du piment dans les affrontements. Hier, il n’avait pu remporter la moindre victoire, mais aujourd’hui le gars allait prendre une raclée, à condition qu’il soit toujours présent. L’individu se faisait appeler « Tomcat », un pseudo un peu bizarre, mais un adversaire à la hauteur. Le seul hic était sa manie de bavarder un peu trop. Thierry détestait révéler sa triste existence à des inconnus.

 Ce matin-là, Tomcat se faisait attendre, il n’apparut que vers onze heures.

- Il était temps, je commence à avoir la dalle, pensa Thierry.

  La première partie était pour lui, Tomcat remporta la deuxième. Plein d’enthousiasme, Thierry proposa « la belle », il en avait oublié sa faim. Il prit l’avantage sur son adversaire, mais rien n’était gagné encore.  « WKOOlt », pfff, mauvaise donne,  on pouvait juste composer « lots » en se servant du « s » du mot écrit par Tomcat. Son adversaire riposta avec « mortel », zut. Au prochain tour, Thierry composa « curare » ce qui lui permit de remporter la victoire. Il s’étira dans son fauteuil, content de sa prouesse.

- Bravo champion, lui écrivit Tomcat dans la boîte de dialogue, mais j’aimerais savoir qui je dois féliciter, tu ne dévoiles rien de toi sur ton profil, tu es plutôt discret comme gars. Que fais-tu dans la vie, informaticien peut-être ?

- Non chômeur, répondit Thierry, il n’y a rien d’intéressant à dire !

- Je ne peux pas croire cela après une bataille aussi fracassante. Je constate que tu n’as pas publié de photo, as-tu peur de te faire aborder et de rendre ta femme jalouse ? C’est un peu ridicule de voir cette photo de bagnole à la place de ta tête.

- J’aimerais pouvoir m'offrir une caisse comme celle-là, c’est tout. Et je n’ai pas de femme.

- Et tu n’aimerais pas avoir une nana de rêve assise à côté de toi dans ta Mustang ?

- Si bien sûr, mais je ne leur plais pas.

  Thierry avait envie que cet interrogatoire se termine.

- Si tu ne te montres pas tu ne peux pas le savoir. Allez mets une photo, tu verras, tout va changer. Je ne suis pas George Clooney mais j’ai plein de contacts féminins parce que j’ose publier ma bouille.

  Thierry consulta le profil de Tomcat. Sa photo avait l’air découpée dans une pub pour vêtements de sport masculins, il aurait aimé avoir ce physique-là. Cependant, devant l’insistance de Tomcat, il céda, se prit en photo avec sa webcam, et la chargea sur sa page.

- Ben voilà, écrivit Tomcat, c’est super, mais on ne voit que ta tête, prends-en encore quelques-unes, fais apparaître ta carrure d’athlète !

- Tu te moques de moi, je suis gros et ça se voit.

- Il y a des femmes qui aiment les gars comme toi, un peu enveloppés. Je ne peux pas m’attarder plus, mais je te laisse une liste de copines que tu pourras contacter de ma part.

- Je n’oserai jamais, je sais qu’elles se moqueraient de moi.

 Malgré tout, Thierry était tenté par une aventure qui changerait un peu son morne quotidien.

- Tu peux le faire ! Tu dois le faire ! Tu n’as pas envie de continuer comme ça, non ? Montres que tu es un homme, bon sang ! D’ailleurs, j’en connais une à qui tu plairais, elle se fait appeler « Cruella », tu es tout à fait son type d’homme.

- Cruella, ça fout la trouille !

- Mais non, c’est une marrante, elle aime blaguer, promets-moi d’essayer, tu ne seras pas déçu, mets les photos et fais ce que je t’ai dit. Tu me raconteras demain, bye !

  Tomcat disparut de la boîte de dialogue. Thierry, curieux, suivit ses conseils.

20 heures, en ce jeudi soir

  Céline prit son travail au « Tomcat », un club pour adultes », comme l’appelaient pudiquement ses parents qui n’approuvaient pas ce job-là. C’était Paul, le copain du moment de Céline qui lui avait recommandé de se présenter pour le boulot de barmaid, en lui assurant qu’elle avait le physique sexy de l’emploi. Paul était un client assidu du Tomcat. Céline ne l’avait jamais accompagné dans cet endroit. Ces sorties étaient réservées à ce qu’elle appelait « les conquêtes du troisième âge » de Paul, des femmes d’une cinquantaine d’années, ou plus. Il affirmait qu’il se prêtait à ces petits jeux uniquement dans le but de leur rendre service, qu’elles avaient bien besoin de s’amuser un peu, car toutes dotées d’un mari pas amusant du tout. Céline le soupçonnait d’être un peu gigolo. Curieusement, ces derniers temps, il ne se refusait rien, mais elle s’en fichait.

  Céline allait sur ses vingt-cinq ans, Paul en avait quarante-deux, et aucun projet de mariage ne se dessinait à l’horizon. Lorsqu’ils se rencontraient, ils vivaient un moment de plaisir réciproque, alors que demander de plus ? D’ailleurs, il commençait à lui manquer. Depuis son accident de voiture, trois semaines plus tôt, elle ne l’avait pas revu. Il refusait qu’elle vienne lui rendre visite à l’hôpital, mais avait promis qu’il serait au « Tomcat » ce soir, accompagné par une conquête du genre fortunée, quoique ridée. Tant pis, ce serait quand même super de le revoir. Tout en essuyant les verres avant de les ranger sur le comptoir étincelant, elle jeta un coup d’œil en direction de la caisse enregistreuse.

  La « vieille chouette » était déjà là, fidèle à son poste, alors que les clients n’arriveraient pas avant 22 heures. Un jeudi soir, il n’y aurait pas foule de toute manière. Céline avait baptisée sa patronne du sobriquet « Vielle Chouette » parce qu’elle détestait cette femme et ses airs pincés depuis le jour où elle était venue se présenter. L’accueil fut plutôt glacial, on lui avait fait comprendre sans détours qu’elle ne serait « qu’une petite barmaid » aux ordres de ses employeurs. Après cet entretien éprouvant, son contrat en main, elle avait croisé Maria, la femme de ménage, qui venait de terminer son service. Cette dernière l’avait invitée à prendre un café quelque part, histoire de faire connaissance avec la petite nouvelle. Céline avait accepté et Maria, femme de ménage au « Tomcat » depuis cinq ans, lui avait confié d’une voix réduite au chuchotement et avec une délectation visible quelques « secrets de famille » concernant son nouvel employeur. Céline, intriguée, s’était juré qu’elle allait trouver le moyen de vérifier tous ces mystères tôt ou tard. Pourvu que la « vieille chouette » relâche sa surveillance un instant !

  Au pire, elle s’éclipserait au moment où la patronne irait vérifier l’état de son maquillage juste avant vingt-et-une heures, mais il fallait à tout prix que ce soit ce soir, elle  ne serait  pas de service ce week-end, c’était le tour de l’autre barmaid. Elle brulait de raconter tous les potins à Paul.

Les verres étaient essuyés, rangés tout brillants sur le long comptoir, il ne restait qu’à vérifier l’approvisionnement en sodas frais et autres canettes de bière. En ouvrant le réfrigérateur, Céline constata qu’il était plein, Georges, le barman, pensait rigoureusement à tout.

23 heures 30

 Afin de dissimuler son impatience grandissante, Céline astiquait inutilement le comptoir, brillant comme un miroir. La « chouette » était toujours là, elle ne s’était pas absentée comme d’habitude afin de refaire son maquillage. Ceci n’avait rien d’étonnant vu le paquet de fond de teint collé sur sa figure, elle avait presque l’air embaumée. Céline l’observa du coin de l’œil en train de vider un rouleau de petite monnaie dans le tiroir de la caisse, puis, elle rendait des pièces à un client, un sourire artificiel figé sur ses lèvres. Il y avait pas mal de monde pour un jeudi soir et la jeune fille craignait déjà de ne pas pouvoir s’absenter avant l’arrivée de Paul, lorsqu’elle vit enfin Madame la patronne se diriger vers les toilettes au fond de la salle. Georges discutait avec un client, c’était le moment ou jamais.

 Ne perdant pas une seconde, Céline fila en direction de la porte qui portait un panneau avec l’inscription « privé » Elle l’ouvrit et se retrouva dans un couloir sombre. Instinctivement, sa main tata le mur à la recherche d’un interrupteur, puis se ravisa. La lumière pourrait  révéler sa présence illicite ici. En face d’elle, un escalier qui devait mener aux appartements privés de Madame. Elle s’en approcha en tremblant, mais un rai de lumière filtrant sous une porte au fond du couloir,  lui fit changer de direction, le cœur battant. En approchant, on pouvait entendre de la musique. C’était du blues, Paul aimait écouter ce genre de musique. Très doucement, elle abaissa la poignée, ignorant le petit panneau qui annonçait agressivement : «Défense d’entrer. Privé ». Il lui suffisait de jeter un coup d’œil rapide à l’intérieur sans se faire remarquer, quelques secondes suffiront pour vérifier les dires de Maria. Mais la porte s’ouvrit avec un grincement qui la trahissait aussitôt, l’odeur typique du cannabis piqua les narines de Céline et elle vit l’homme assis derrière son bureau, fixant un écran en face de lui. Sans même tourner la tête celui-ci dit :

- Il me semble que je n’ai rien demandé, mère, alors si tu pouvais me laisser en paix !

  Le ton de sa voix était glacial, à tel point qu’un « pardon » échappa à Céline, et lorsque l’homme tourna la tête en sa direction, elle se figea sur place, incapable de bouger… ces yeux, ce regard… et puis il cracha les paroles pleines de haine :

- Mais qui diable t’a donné l’autorisation d’entrer ici, fous le camp, tu entends, fous le camp !

  Terrifiée, elle partit, traversa la salle sous les regards ahuris de Georges et de la patronne pour aller se réfugier dans les toilettes, le temps de reprendre son calme. Lorsqu’ elle ressortit, moins de dix minutes plus tard, Madame avait disparu. Céline comprit aussitôt que son intrusion avait dû être signalée, elle se demanda à quelles sanctions elle allait avoir droit. La vieille chouette réapparut peu après sans lui adresser la parole, mais elle sentit son regard qui la scrutait, il lui donnait froid dans le dos. Elle continuait à servir des boissons aux clients en se forçant à rester souriante, en dépit des remarques lubriques de certains qui l’indisposaient plus que d’ordinaire. Si seulement Paul venait, elle avait besoin d’une présence amicale, de sentir son affection.

  Paul apparut vers minuit en compagnie d’une femme à la beauté un peu défraîchie. Céline éprouvait l’envie d’aller se jeter dans ses bras et de pleurer, d’évacuer la tension accumulée. Paul remarqua tout de suite sa petite mine, nul besoin de la questionner longtemps pour la faire craquer. La dame qui l’accompagnait ouvrit de grands yeux étonnés et Paul avait l’air sidéré en entendant son récit. Avant qu’ils ne puissent réagir et faire des commentaires, la patronne s’approcha vivement, désireuse de mettre un terme à la conversation.

- Vous êtes payée pour servir des boissons, pas pour bavarder, dit-elle, il y a des clients qui attendent.

- Excusez-moi, répondit Céline, je ne me sens pas très bien ce soir.

- Dans ce cas, je vous invite à rentrer chez vous! ordonna la patronne.

- Mais non, ça ira, protesta Céline.

- Je vous ai dit de rentrer chez vous, je ferai le service avec Georges.

  En la regardant dans les yeux, Céline comprit qu’il fallait obéir.

                  LA FEMME DU BANQUIER

Sven slalomait à travers la circulation clermontoise en gesticulant et en jurant derrière le volant. C’était de la sorcellerie, tous les feux étaient au rouge, lorsqu’on était pressé. Le plus pratique serait sans doute de ne plus rentrer déjeuner jusqu’à la fin de son déménagement. C’était une aubaine d’avoir enfin trouvé une maison à louer à Cébazat, tout près de Clermont, pour abriter sa famille. Mais Cathy, qui habituellement était une épouse et mère de famille douce et patiente, s’était subitement transformée en harpie, et les ordres fusaient. Elle avait tellement hâte de finir le déménagement qu’elle obligeait son époux à transporter des caisses vers leur nouveau domicile tous les jours entre midi et quatorze heures, ce qui le mettait souvent en retard. Il espérait qu’elle ne resterait pas aussi tyrannique après le déménagement, à moins que ce soit un trait de caractère dissimulé jusqu’à maintenant.

  Enfin, il put se garer devant le commissariat et fonça vers la porte où il faillit entrer en collision avec le commissaire Lagarde, son supérieur depuis un peu plus de deux ans. Depuis qu’ils avaient résolu avec brio cette affaire d’étrangleur en série, il était resté son adjoint, ce dont il n’était pas peu fier.

- Vous partez déjà, patron ?

- Oui, et vous aussi, Sven, on a trouvé un corps dans une maison à Cébazat, mort suspecte, une femme, c’est tout ce que je sais, on va s’y rendre !

- Cébazat ? Oh non !

- Oui, je sais vous en venez probablement, et bien on y retourne, désolé !

 Résigné, Sven prit le volant de la Volvo de son boss et  moins de vingt minutes d’excès de vitesse plus tard, ils se garèrent près d’une maison cossue où stationnaient déjà les véhicules de leurs collègues. C’était une villa de rêve aux yeux de Sven, les gens qui l’habitaient devaient être plutôt aisés. La propriété était entourée d’une haie et les carrés de pelouse qui s’étalaient de part en d’autre de l’allée  en pierres décoratives étaient très soignés et ornés d’arbustes.

  En entrant, ils trouvaient le médecin légiste et leurs collègues de la judiciaire affairés dans la cuisine. Le doc était accroupi à côté d’un corps affaissé devant la cuisinière. La fenêtre de la cuisine était grande ouverte, mais l’odeur de gaz encore nettement perceptible.

- Suicide, dit-il, femme, quarante-neuf ans. Apparemment, elle voulait être sûre de ne pas survivre, elle a avalé ça d’abord.

  Il désigna une boîte de médicaments vide.

- Barbituriques, précisa-t-il. Elle en a pris et ensuite elle a ouvert le robinet du gaz et mis sa tête dans le four. Drôle de  position pour s’endormir, elle aurait aussi bien pu s’allonger sur son lit, les barbituriques suffisaient à la tuer si elle a avalé la boîte entière. C’est le facteur qui a senti l’odeur de gaz lorsqu’il est passé vers midi. Il dit avoir frappé de toutes ses forces sans obtenir de réponse, alors il a alerté les voisins, qui, à leur tour, ont averti la banque où travaille le mari. Vous le trouverez à côté, il vient de rentrer.

  Le mari était affalé dans un fauteuil, mais sa tenue costume-cravate restait impeccable. Quinquagénaire, élégant, il s’efforçait de rester digne face aux policiers.

- Mes condoléances, Monsieur, dit Lagarde, nous sommes désolés de venir vous embêter avec des questions, mais il s’agit d’un cas de mort suspecte.

- Je vous en prie, je comprends, répondit l’homme, posez vos questions.

- Où étiez-vous ce matin ?

- J’étais en voyage d’affaires à Paris, depuis la veille. J’ai appris la mort de ma femme dans le train qui m’a ramené à Clermont ce matin. Mes voisins ont téléphoné à la banque et des collègues m’ont averti sur mon portable.

- Voyez-vous une raison pour laquelle votre femme ait pu se suicider, des problèmes d’argent, de couple, de santé ?

  L’homme leva la tête et toisa les policiers d’un regard froid.

  - Elle n’avait pas de soucis d’argent et notre       mariage ne connaissait pas de problèmes notables, c’était un mariage solide. Je gagne bien ma vie, on ne se refuse rien, ou presque. Quant à sa santé, elle souffrait un peu de dépression ces derniers mois, des angoisses, des insomnies suivies de fatigue, mais elle était soignée.

- Connaissez-vous les causes de cet état dépressif ? demanda Sven.

- Les effets de la ménopause sans doute, jeune homme, elle avait été très jolie et coquette, mais se sentait vieillir depuis quelques mois. J’avais beau la rassurer, lui dire qu’elle était toujours belle, elle prétendait que je finirais par la quitter pour une femme plus jeune. C’était devenu une pensée obsessionnelle. Je vous assure que je n’avais pas l’intention de la quitter. Récemment, elle songeait à avoir recours à la  chirurgie esthétique, je suis plutôt contre, mais je m’apprêtais à céder afin de lui permettre de se sentir bien dans sa peau à nouveau.

- Que faisait-elle de ses journées ? Travaillait-elle ? demanda Lagarde.

- Non, elle a arrêté à la naissance de notre fils aîné. L’éducation de nos enfants était importante, on ne voulait pas confier cette tache à d’autres personnes. Les enfants sont adultes maintenant, alors elle s’occupait ici, dans la maison, au jardin.

  Sven regarda l’ordinateur posé sur la table basse.

- Etait-ce le sien, Monsieur ?

- Le nôtre, répondit l’homme, il sert à passer des commandes en ligne, choisir nos destinations de vacances, enfin tout ce qu’on peut faire avec un ordinateur. Mon épouse avait l’habitude de s’amuser à des jeux stupides sur les réseaux sociaux également.

- Pas de discussions en ligne, pas de sites de rencontres ? insista Sven. Elle aurait pu faire la connaissance de quelqu’un qui lui voulait du mal.

- Ce n’était pas ce genre de femme, s’indigna le mari, et je ne vous permets pas de salir sa mémoire. Elle avait ses enfants, des amies, et elle m’avait, moi. Pourquoi aurait-elle eu besoin de faire des rencontres ? Si vous voulez bien m’excuser à présent, j’ai d’autres préoccupations, je dois annoncer à mes enfants que leur mère est morte.

 Il se leva et fit un geste des mains en direction des policiers, comme s’il cherchait à les repousser.

- Epargnez-moi d’autres questions, ma femme souffrait de dépression et s’est suicidée, c’est dramatique, mais il n’y a rien à ajouter.

 Lagarde ne répondit pas, il fit un signe discret à Sven. Les deux hommes se dirigèrent vers la sortie.  En passant devant la porte de la cuisine ils constatèrent que le corps de la malheureuse avait déjà été emporté.

- J’ai mis un peu le pied dans le plat, boss, avoua Sven.

- Disons que le moment était mal choisi, je vous l’accorde.

- Oui, mais comment peut-il prétendre connaître tous les secrets de sa femme. On ne connaît jamais vraiment sa femme. Elle aurait pu éprouver l’envie de s’évader un peu de son quotidien et faire une rencontre. Ce ne sont pas les escrocs ou autres personnes malveillantes qui manquent sur le net.

- On ne connaît jamais sa femme ? répéta Lagarde. Est-ce qu’il y a du vécu derrière cette remarque ? J’admire votre enthousiasme pour les affaires criminelles, mais il faut se rendre à l’évidence, ça m’a tout l’air d’être un suicide, encore que je trouve bizarre qu’une femme jolie et élégante comme elle se mette dans une position aussi grotesque pour mourir. Les barbituriques suffisaient à la tuer, alors pourquoi se mettre la tête dans le four à gaz ?

- Voilà, vous avez raison patron, il y a des trucs pas clairs dans ce suicide, c’est bien ce que je veux dire, mais je suppose que l’affaire va s’arrêter là.

                             THIERRY

 Maudite soit Cruella, maudit soit Tomcat qui avait cru bon de lui dispenser ces conseils fumeux ! La soirée qui promettait de devenir la plus amusante et excitante de sa vie, s’était transformée en souvenir cauchemardesque. La tête douloureuse, comme si un marteau piqueur était en train de lui réduire le cerveau en bouillie et l’estomac en pleine révolte, Thierry se traîna vers son armoire à pharmacie et saisit le tube d’aspirine. Il grignota ensuite un morceau de pain, c’était tout ce qu’il put avaler.

  Dire qu’il s’était déshabillé devant cette fille… alors qu’il était ivre, bien sûr. Le fait d’y penser le faisait encore rougir, rétrospectivement. Avant d’avoir le courage de la contacter, il lui avait fallu quelques verres, ensuite elle l’avait manipulé comme une poupée de chiffon monstrueuse. Son vœu le plus ardent était de pouvoir effacer la soirée de hier. Une chose impossible, bien sûr. En revanche, il pouvait effacer sa présence sur le net, du moins provisoirement.

-  Non, mais tu t’es vu gros con.

  Cette phrase, la dernière que cette fille lui avait lancée résonnait encore dans ses oreilles, il en ferma les yeux de honte. Il devait se faire oublier ! Plus tard, quand tout ceci serait un souvenir lointain et désagréable  il se créerait un autre compte.

Thierry se mit à actionner le clavier et la souris de son ordinateur fébrilement, afin de supprimer toute trace de son existence sur le net. Le fait de « s’effacer » effaça également un peu  son humiliation et lui apporta un peu de soulagement. Après ceci, il ne restait qu’a reprendre la direction de du lit, soigner sa gueule de bois. Mais un mail attira son attention.

« Tomcat » lui avait écrit !

- Alors, mon pote, je t’ai attendu ce matin ! Tu m’as laissé tomber ? Allez, je te pardonne, je me doute bien que tu as dû passer une nuit d’enfer en compagnie de Cruella, notre amie commune. Je le sais d’ailleurs, je vais te le prouver. Fini l’anonymat, mon vieux, la vie de reclus, tu vas devenir célèbre. Cruella est une marrante, je te l’avais dit mais elle ne sait pas garder les choses  secrètes, elle se sent toujours obligée de se vanter avec ses conquêtes. Dis-donc, tu en as fait de belles photos pour elle cette nuit, j’espère que tu ne les as pas supprimées, sinon, les voilà, cadeau de Tomcat. J’en ai d’autres si tu veux. Bon, comme tu dois t’en douter, on va devoir parler affaires maintenant. Bye, à plus !

  Thierry relut le mail avec une expression d’horreur grandissante sur ses traits, ensuite, il cliqua sur le lien sous le message. Trois photos  apparurent, il les regarda, allait jusqu’à les agrandir. Piégé, ils l’avaient piégé ! Dans son cerveau torturé, il s’imagina ces photos en train de circuler sur le net, la terre entière allait se moquer de lui. Des millions de personnes allaient contempler son corps énorme, difforme en se tordant de rire, voir son sourire idiot de mec ivre. La seule chose qui apparut minuscule sur les photos pendait lamentablement entre ses cuisses gigantesques. C’était l’humiliation suprême, il serait impossible de continuer à vivre dans ces conditions. Laissant sa timidité de côté, il répondit à Tomcat, l’implorant de supprimer les photos.

  Au début de l’après-midi de ce même samedi, Sven sortit d’un magasin de matériel de bricolage, les bras chargés de rouleaux de tapisserie et de pots de colle. Le papier peint  de la chambre des garçons devait être refait s’ils voulaient récupérer leur caution. Sven crut d’abord pouvoir s’en charger lui-même, mais il manquait d’expérience en la matière, tout comme Cathy. Il demanda conseil à un vendeur qui s’avéra être un expert.

- Attention, dit celui-ci, il faut que le premier lé soit parfaitement droit, sinon tous les autres seront de travers aussi, donc commencez le long de l’encadrement d’une porte. Vous devez couper vos lés un peu plus longs que la hauteur de votre mur, vous enlèverez l’excédent plus tard, en haut et en bas, avec un cutter. Vous encollez votre lé, vous laissez reposer un peu, vous collez au mur, attention aux jointures quand vous poserez le suivant, le papier ça tire en séchant. Il ne faut pas qu’il y ait un espace, mais ne les faites pas se chevaucher non plus. Ensuite, bien maroufler pour chasser les bulles d’air, je suppose que vous avez tout le matériel.

  Sven avoua que non, et il pensait que l’affaire serait un peu moins compliquée. Devant son air désespéré, le vendeur vint à son secours.

- Si vous n’avez jamais fait ça et que vous êtes pressé, je vous déconseille de le faire vous-même. Un plâtrier-peintre vous coûtera cher, mais je peux vous recommander un gars qui a travaillé ici. Il s’y connaît, et comme il est au chômage il sera content de gagner quelques sous. En plus, il possède tout le matériel, vous n’aurez que le papier et la colle à acheter.

  Sven se sentit soulagé et demanda l’adresse du gars en question. Le vendeur lui apprit qu’il était un peu timide et proposa de le contacter lui-même. S’il voulait bien lui laisser un numéro de téléphone, il allait le tenir au courant. Sven lui donna sa carte, ainsi que le numéro du commissariat et partit, soulagé et pas mécontent de ne pas devoir se charger de cette corvée lui-même

MAX

  En région parisienne, loin de la France profonde, Max se promenait dans ce parc sans vraiment savoir ce qu’il faisait là. Un besoin urgent de sortir de chez lui l’avait poussé vers cet endroit qu’il ne fréquentait jamais d’habitude. Il marchait sans admirer les massifs de fleurs et les arbres d’une taille parfois impressionnante, ne fit pas non plus de halte au bassin peuplé de canards et de poissons rouges. Les allées  défilaient, il ne prêtait aucune attention aux personnes, aux animaux ou aux végétaux qui s’y trouvaient. Sa énième tentative d’arrêter de fumer le rendait morose et irritable, et pour couronner le tout, il était poursuivi par la poisse ces derniers temps.

  D’abord il y eut cette panne de voiture, dont la réparation s’était avérée hors de prix. Le jour où il l’avait enfin récupérée au garage, n’étant plus à une dépense près, il voulait fêter ça en dînant au restaurant. En rentrant, il a fallu qu’il tombe dans ce contrôle de flics. Excès de vitesse, taux d’alcoolémie légèrement supérieur à la norme autorisée, résultat : plus de permis et une amende énorme à payer. Il paya, mais comme son compte en banque était déjà dans le rouge, sa banquière lui fit savoir, huit jours plus tard, que cette fois, elle ne pourrait plus fermer les yeux et que désormais il était interdit bancaire. Cinquante euros, voilà ce qui restait pour finir son mois, même pas de quoi se payer des clopes, alors qu’il avait une envie folle de rechuter dans le tabagisme. Mais il fallait manger aussi.

  Max était un grand découvreur de talents et un joueur de scrabble brillant. Il travaillait dans une maison d’édition musicale avec Jean-Bernard Mérieux, son ami et patron et il possédait un flair de chien policier pour dénicher les musiciens ou compositeurs capables de toucher le public. C’était son métier mais aussi sa passion. Son autre passion, le scrabble, était plus récente, mais il s’y investissait presque autant. Il avait passé toute la matinée à jouer, avec acharnement. S’il voulait gagner, il devait écraser ses adversaires. Les autres joueurs, même sympathiques en dehors du jeu, devenaient des ennemis qu’il fallait combattre.

  A l’heure de midi, lorsque beaucoup de joueurs partaient déjeuner, Max s’était rendu compte que Chloé, sa compagne, avait disparu. Elle supportait mal son addiction au jeu. Chloé s’était habituée à ses tocs et même à ses superstitions, mais pas à cette addiction au scrabble. Un mot sur le réfrigérateur informa Max qu’elle était sortie voir ses copines.

  Les tocs de Max étaient une autre de ses particularités. Accomplir certains rituels de manière compulsive était d’une importance vitale, ceci le rassurait. S’il omettait de le faire, il pouvait être sûr que la poisse allait s’abattre sur lui. D’ailleurs, il était presque certain que le sort s’acharnait sur lui parce qu’il avait renoncé au rituel de la cigarette afin de préserver sa santé. Chloé le traitait de maniaco-dépressif quand il entreprenait de faire le tour de la maison, afin de vérifier chaque robinet et  chaque serrure de porte, avant d’être capable d’aller se coucher. Max se désignait simplement comme étant perfectionniste et prudent. Il était pointilleux dans son métier et aussi dans ses loisirs, les loisirs catégorie sport, soyons précis. Chaque occupation de Max avait sa place et ne se mélangeait pas aux autres. Le foot, c’était le moyen de faire le vide dans la tête. Il aimait regarder l’équipe des gamins qu’il soutenait s’éparpiller sur le terrain. Après tout, ce désordre s’effectuait d’après des règles strictes, celles d’un match.

 Depuis un an, il s’occupait d’une équipe de foot de garçons de dix à douze ans, à la demande de Chloé. Il en était l’intendant. Et demain, les gamins allaient recevoir leurs nouveaux maillots des mains de sa compagne. Ce serait un moment plaisant. Perdu dans ses pensées, il prit la direction de la sortie du parc.

 Subitement, un chat noir jaillissant d’un buisson le fit sursauter au point qu’il se cogna à un arbre.

- Sale bête, va au diable! s’exclama-t-il.

  Un chat noir, signe de malheur, tout comme les araignées du matin, les miroirs brisés, et les mouches, ces dernières étant une superstition personnelle de Max. Le chat porteur de malheur, aussi effrayé que lui-même, fonça vers la route et un crissement de pneus plus tard,  la pauvre bête était morte, écrasée par un camion.

- Mince alors, dit Max, j’en demandais pas tant.

  Il traversa la route en prenant garde de  marcher uniquement sur les bandes blanches du passage protégé- autre rituel- en jetant un vague coup d’œil sur l’amas de chair, de sang et de poils noirs, qui avait été un animal vivant quelques secondes plus tôt.

- On est peu de choses, songea-t-il, en continuant sa route.

 

La page 99

- Je vais t’aider à aller jusqu’au canapé, dit Chloé, et ensuite j’appelle un médecin.

- Non, je ne pourrais plus me lever, appelle une ambulance tout de suite, ça commence à m’inquiéter, ce doit être un truc grave.

 

  Chloé courut vers le téléphone.

 

  Vers deux heures du matin, elle fit les cent pas dans le couloir de l’hôpital. Au moment où les ambulanciers l’avaient emmené, Max avait insisté pour qu’elle reste  à la maison mais elle en était incapable. A peine quelques minutes plus tard, elle s’était mise en route en direction de l’hôpital, au volant de la voiture de Max. Arrivée sur place, à l’accueil des urgences, une infirmière lui fit savoir qu’un médecin s’occupait de son chéri et qu’elle pouvait prendre place dans une salle d’attente. Mais Chloé ne tenait pas en place, et la vue des autres personnes attendant des nouvelles de proches la rendaient encore plus anxieuse. Elle décida d’aller prendre l’air après s’être servi un mauvais café en gobelet plastique à l’automate du couloir. La nuit était froide et humide, elle frissonna, se dépêcha de boire son café et retourna se mettre au chaud. Au bout d’un temps qui lui parut une éternité, elle vit un homme maigre de taille moyenne marcher d’un pas vif dans le couloir, accompagné de l’infirmière de l’accueil. Celle-ci lui sourit et dit :

 

- Voilà le docteur qui s’est occupé de votre mari, madame !

 

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La randonnée de la pierre levée

Cette vache-là était sympa... elles ne le sont pas toutes

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Date de dernière mise à jour : 19/03/2019